Médecin généraliste à Marseille, Dr Marine Crest-Guilluy a traversé un épisode de burn-out durant son internat. Fondatrice de l’association Guérir en mer, co-auteure d’un rapport ministériel sur la santé des professionnels de santé, elle nous raconte son parcours et ses engagements au service de la santé mentale des soignants.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
J’ai fait mes études à Angers puis mon internat en région parisienne. J’ai débuté ma carrière comme assistante des hôpitaux en médecine interne en banlieue avant de redescendre à Marseille, ma ville de coeur, où j’exerce depuis une dizaine d’années en tant que médecin généraliste. Je me suis toujours intéressée à la psychologie médicale, à la vocation du médecin et à la relation avec le patient. Dès le début de mon internat, je me suis engagée au sein du syndicat national des jeunes médecins généralistes, où je m’occupais notamment de recueillir les évaluations des stages des internes et de veiller à la qualité de la formation, à tous les points de vue.
Vous avez vous-même traversé un burn-out…
En effet, j’ai fait un burn-out lorsque j’étais interne en pédiatrie, en deuxième année, à Villeneuve-Saint-Georges. J’étais plutôt bien classée, ce qui me donnait accès à des stages de qualité, mais cela n’est évidemment pas une garantie contre les risques de souffrance au travail. Suite à cette expérience, avec des collègues internes, nous avons écrit sous pseudonyme un livre de témoignages intitulé « Internez-nous, vos futurs médecins généralistes témoignent ». À l’époque, on craignait que nos thèses ne soient pas validées car on recevait des menaces au sein de la faculté. Le livre racontait les conditions de formation des internes en évoquant également les situations de #MeToo vécues à l’hôpital. En parallèle, j’ai également mis en place une revue trimestrielle du syndicat pour produire des contenus sur les conditions de formation des nouvelles générations de médecins, soulignant l’importance de prendre soin de soi pour pouvoir continuer à prendre soin des autres…
Comment l’association « Guérir en mer » est-elle née ?
Après avoir déménagé à Marseille en 2019, j’ai quitté le syndicat et monté cette association avec un ami kinésithérapeute. J’ai redécouvert la voile grâce à lui et j’ai eu envie de partager cette passion avec mes consoeurs et confrères. Nous avons ainsi lancé « Guérir en mer » autour de ce message simple : « soignants, prenez soin de vous pour pouvoir continuer à prendre soin des autres ». Concrètement, nous avons organisé une première régate ouverte aux soignants, puis nous avons mis en place un parcours mensuel de sorties ciblant particulièrement les soignants en état d’épuisement professionnel. L’association est très active depuis octobre 2021. Aujourd’hui, il y a huit antennes actives sur le littoral français, et nous avons également décliné le concept avec « Guérir en montagne ». Quels que soient le stade de formation, l’exercice, la discipline ou le poste occupé, les professionnels de santé peuvent tous être exposés à un sujet de souffrance de travail, de façon directe ou indirecte. Notre mission est de leur faire comprendre qu’on appartient au même équipage et qu’on a le devoir de prendre aussi soin de nous.
Pourquoi et comment avez-vous participé à la production d’un rapport ministériel sur le sujet ?
Suite au développement de l’association, j’ai été contactée par Agnès Firmin-Le Bodo, alors Ministre déléguée aux professionnels de santé, pour rédiger un rapport sur la santé des soignants en collaboration avec deux autres professionnels de santé : Dr Philippe Denormandie, chirurgien du handicap et Alexis Bataille-Hembert, ancien infirmier des armées. Nous avons travaillé pendant plusieurs mois pour aboutir à ce document basé sur une liste de préconisations et d’actions concrètes. Le constat était extrêmement négatif sur l’état de santé mentale et physique des soignants sur le territoire. La situation était déjà sensible avant le Covid, mais elle s’est profondément aggravée avec la crise sanitaire.
Pourquoi parlez-vous d’un phénomène d’omerta ? Il y a plusieurs choses. D’abord, les conditions des internes et étudiants en médecine sont mauvaises en France : manque de formation et de formateurs, charge de travail impossible à supporter, reproduction du chef où d’anciens médecins pensent que c’est normal d’en « baver » parce qu’eux l’ont fait. On ne parle pas beaucoup du suicide des internes, qui forment pourtant la première population à se suicider dans le milieu professionnel. C’est un vrai tabou. Le rapport ministériel a permis de lever un peu le voile et d’en parler davantage, ce qui est déjà une avancée importante. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le professionnel de santé est formaté pour s’occuper des autres. Il n’est pas du tout sensibilisé au fait que lui puisse aller mal. C’est complètement dingue ! Il faudrait que tous les étudiants en santé soient accompagnés d’un point de vue psychologique, dès le début de leurs études.
Quelles solutions préconisez-vous ?
Le véritable enjeu, c’est de savoir ce qu’on veut… Plus de professionnels de santé ? Des professionnels qui puissent poursuivre leur carrière et ne soient pas exposés aux risques suicidaires ? Il y a 30% d’abandon de poste, quel que soit le niveau, et plusieurs suicides chaque année ! À mon avis, il faut commencer à la source. Pour ceux qui arrivent, leur apprendre les fondamentaux dès le début : manger, boire, dormir. Quand vous êtes de garde, vous ne dormez pas, on vous donne les restes de l’alimentaire hospitalier, vous n’avez même pas le temps de faire vos besoins et de vous hydrater. Les principes fondamentaux de l’hygiène de vie ne sont même pas respectés. Ensuite, durant la formation continue, il faut garantir leur reconnaissance, notamment financière, liée au temps de travail. Et il faudrait que chacun ose dire : « Là, moi, je n’y arrive pas, je ne veux pas, je n’en peux plus ! » Mais c’est ça qui est souvent dramatique chez les soignants : comme ils aiment leur métier et qu’ils ont envie de faire bien, ils ne vont pas oser dire qu’ils ne vont pas bien…
Constatez-vous quand même une prise de conscience ?
Le simple fait qu’on en parle, c’est déjà une avancée. Ça paraît rien du tout, mais avant, on n’en parlait pas du tout ! Avec le fait d’en parler, les gens vont lever le tabou, donc ils vont oser en parler davantage. Ceci dit, j’ai l’impression que ça n’avance pas assez vite et qu’il y a vraiment une urgence à aller beaucoup plus loin. Mais on n’est pas non plus dans une situation politique stable, donc ce n’est pas simple de faire avancer les choses.
Quels sont les signes avant-coureurs de l’épuisement professionnel ?
Il y a des signes très précoces qu’on ne va pas comprendre tout de suite. Ça peut être de la fatigue, des troubles de concentration, de l’irritabilité, une hypersensibilité. Ensuite, on retrouve les troubles du sommeil. Chez les femmes, l’épuisement peut aussi prendre la forme de troubles dans le cycle menstruel. L’ensemble de ces symptômes est lié à un état d’hypervigilance chronique, un stress chronique qui fait que, petit à petit, vous puisez dans vos réserves d’adaptation : à un moment, vous n’avez plus du tout de réserves et vous craquez… Malheureusement, on n’est pas assez alertes soi-même et les autres à côté ne le sont pas non plus parce que, globalement, beaucoup de monde est dans le même état. Repérer que quelqu’un ne va pas bien quand on est focalisé sur ses patients, c’est compliqué ! C’est pour cela qu’on invite à avoir des lanceurs d’alerte, des confrères et consoeurs qui puissent se manifester afin de mieux prévenir une situation à risques.
Pour revenir à « Guérir en mer », comment fonctionne, concrètement, l’association ?
Au départ, nous avions plus de demandes que de possibilités d’accueil sur les bateaux qui sont mis à disposition et opérés par des skippers bénévoles. Pour les sorties mensuelles, c’est ouvert à tout le monde avec une priorité à ceux qui vont le moins bien. Ils remplissent le test d’évaluation de Maslach. Puis, en réalité, la demande s’auto-régule : certains soignants laissent leur place en se rendant compte que finalement, ils en ont moins besoin que d’autres…. Nous avons aussi un événement annuel ouvert à tous, même aux non-soignants qui veulent soutenir les professionnels de santé. C’est une régate très conviviale qui permet de découvrir la pratique de la voile. Quand on a créé l’association, on était un petit groupe de copains qui pensait faire une régate avec 30 personnes. On ne pouvait pas imaginer faire la sixième édition quatre ans plus tard, avec plus de 150 personnes ! La voile est un outil thérapeutique extraordinaire, car c’est le bateau qui gère tout, au moins la moitié du travail. Tout se fait ainsi en mer, de manière complètement naturelle, autour d’une idée très basique : une fois qu’on arrive à mettre des gens en sécurité sur un bateau, les choses avancent d’elles-mêmes, ce qui est assez magique. Et ça permet de recréer du lien entre les différents professionnels de santé, tout en permettant de lever la parole sur plein de sujets.
Vous préparez également une traversée en solitaire ?
Grâce à « Guérir en mer » je me suis mise à pratiquer la voile de plus en plus. Aujourd’hui, je porte les couleurs de l’Association sur mon bateau et je prépare effectivement une traversée de l’Atlantique en solitaire, jusqu’au Brésil, pour 2027. C’est une aventure extraordinaire que je n’aurais jamais faite si je n’avais pas créé « Guérir en mer » et qui véhicule également un message important pour moi : en tant que soignante, je travaille trois jours par semaine, j’ai deux enfants, j’ai 40 ans, je suis une femme… Tout cela est possible, à condition de savoir dire non et de se faire accompagner par un environnement bienveillant. Je suis une psychothérapie depuis l’âge de quinze ans, mais cela ne m’a jamais posé de problème, au contraire ; cela m’a juste apporté du bien et un point d’équilibre entre la santé mentale, physique et psychique. Aujourd’hui, je préfère que mes enfants me reprochent d’avoir accompli mes projets et mes rêves que de n’avoir rien fait de ma vie !
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